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A l’approche des vendanges, les vignerons se posent tous la mĂŞme question : ces raisins sont-ils vraiment prĂŞts Ă ĂŞtre rĂ©coltĂ©s ? Cette interrogation, apparemment simple, cache en rĂ©alitĂ© l’une des dĂ©cisions les plus complexes et dĂ©terminantes de toute la vinification.
Comment savoir si un raisin est mûr ?
Difficile de répondre à cette question car la notion de maturité varie selon le vigneron, la région, le cépage, le rendement ou le style de vin recherché. On distingue plusieurs maturités: technologique, phénolique, phénologique, physiologique, aromatique, œnologique…. Fixer la date de vendanges…c’est donc tout un débat et des compromis à trouver entre les objectifs techniques et les réalités opérationnelles (la météo, l’état sanitaire des raisins et… tous les imprévus de dernière minute!).
Cette multiplicitĂ© des maturitĂ©s explique pourquoi deux vignerons, face Ă la mĂŞme parcelle, peuvent prendre des dĂ©cisions radicalement diffĂ©rentes. L’un privilĂ©giera la fraĂ®cheur aromatique et rĂ©coltera plus tĂ´t, l’autre attendra quelques jours supplĂ©mentaires pour obtenir une concentration maximale. Ces choix, loin d’ĂŞtre arbitraires, reflètent des philosophies de vinification distinctes et des objectifs qualitatifs spĂ©cifiques Ă chaque domaine.
Sur le domaine, deux techniques principales nous guident dans le choix de la date de vendanges.

La science au service de l’intuition – le suivi de la maturitĂ© technologique
A l’approche des vendanges, nous recevons les résultats des contrôles de maturité réalisés par la Maison des vins et le Laboratoire Œnologique de Gaillac. Ces données nous donnent donc un aperçu de l’avancée des maturités technologiques.
Pour ces contrôles, des grappes et des baies sont alors prélevées dans toute la parcelle afin d’obtenir un échantillon représentatif. Voici un extrait des mesures réalisées sur la Syrah que vous retrouvez souvent dans la cuvée Les Trois Chênes rouge :

Comment interpréter ces résultats ?
Le TAV ou taux d’alcool volumĂ©trique probable, nous indique le taux d’alcool obtenu dans le vin après la fermentation des sucres. Dans les vignes, munis de notre rĂ©fractomètre, nous suivons cette progression jour après jour, observant la lente montĂ©e des degrĂ©s qui traduit l’accumulation du sucre dans les raisins.
Parallèlement, l’aciditĂ© totale dessine une courbe inverse. L’aciditĂ© totale , c’est la somme des acides organiques prĂ©sents dans le moĂ»t de raisin. Plus un raisin mĂ»rit, moins il contient d’acides, laissant place Ă une « douceur » de plus en plus prĂ©sente. Cette Ă©volution, loin d’ĂŞtre linĂ©aire, subit les influences de la mĂ©tĂ©o : pluies, canicules estivales ou la fraĂ®cheur en automne, modulent cette trajectoire.
Le pH du moĂ»t augmente au cours de la maturation et de la vinification. Sa progression, gĂ©nĂ©ralement ascendante au cours de la maturation, influence non seulement le goĂ»t mais aussi la stabilitĂ© microbiologique du vin. Un pH Ă©levĂ© (>4) conduit souvent Ă un risque microbiologiquement accru. Cet indicateur nous permet d’ajuster notre degrĂ© de vigilance Ă la cave pendant les vendanges mais aussi tout au long de la vinification.
Que rĂ©vèlent ces analyses ? Le TAV augmente lentement, l’aciditĂ© diminue mais reste encore bien prĂ©sente. Les tempĂ©ratures fraĂ®ches et la succession des pluies provoquent un phĂ©nomène de dilution et ralentissent la maturation des baies. Au 16 septembre, une dĂ©gustation de baies, couplĂ©e Ă ces analyses, nous encourageons Ă retarder la date de dĂ©but des vendanges.
La dégustation : quand les sens prennent le relais sur la science
La dĂ©gustation est notre critère clĂ© pour dĂ©terminer la date de rĂ©colte. Si les analyses chimiques fournissent un cadre objectif Ă la dĂ©cision, la dĂ©gustation des raisins demeure l’outil irremplaçable sur notre domaine. Cette pratique, qui peut sembler anodine, rĂ©vèle en rĂ©alitĂ© une complexitĂ© technique et sensorielle fascinante.
Il est important de goĂ»ter des raisins Ă diffĂ©rents endroits car les parcelles prĂ©sentent des variations significatives. C’Ă©tait le cas pour le millĂ©sime 2024 : les parcelles qui ont gelĂ© montraient des maturitĂ©s très hĂ©tĂ©rogènes.
Cependant, cette dĂ©gustation rĂ©vèle parfois des surprises. Contrairement aux idĂ©es reçues, un raisin très sucrĂ© n’est pas nĂ©cessairement aromatique. Des conditions de chaleur excessive peuvent prĂ©cipiter l’accumulation des sucres sans permettre le dĂ©veloppement parallèle des arĂ´mes. Ces dĂ©sĂ©quilibres, dĂ©tectĂ©s par la dĂ©gustation, orientent alors nos dĂ©cisions.
Ma dégustation à la parcelle
Prenons l’exemple d’une parcelle de Sauvignon blanc destinĂ©e Ă l’Ă©laboration de notre cuvĂ©e les Trois ChĂŞnes blanc.
Mon objectif final : je souhaite crĂ©er un vin destinĂ© Ă un Ă©levage en barriques ou en amphores, je recherche de la structure et de la rondeur pour que le vin supporte l’Ă©levage et la garde.
Ma dégustation dans la parcelle :
- Je recherche une pulpe un peu déliée mais aussi des arômes de fruits bien mûrs, parfois exotiques.
- La peau du raisin doit ĂŞtre souple, sans verdure ni astringence car ces deux paramètres peuvent se retrouver dans le vin final et ce n’est pas l’objectif recherchĂ© pour ce profil.
- La concentration en sucres doit apporter de la rondeur Ă la dĂ©gustation. L’aciditĂ© doit ĂŞtre prĂ©sente en bouche pour que mon vin n’ait pas un profil trop chaleureux.
- En croquant les pĂ©pins, je recherche une aromatique d’amande grillĂ©e car des pĂ©pins verts risquent d’amener une touche astringente. Cette parcelle sera peut-ĂŞtre rĂ©alisĂ©e en deux fois pour laisser mĂ»rir plus longuement une partie des raisins secs et atteindre les arĂ´mes de fruits exotiques recherchĂ©s.Â
La mĂ©tĂ©o : accepter l’imprĂ©visible et savoir renoncer
Certains millĂ©simes, nous n’atteignons pas les maturitĂ©s recherchĂ©es : les raisins ne mĂ»rissent pas comme espĂ©rĂ©, les tanins restent verts et sont astringents, la pourriture s’installe et bouleverse tous nos plans. C’est pour cela que, certaines annĂ©es, nous ne produisons pas de Trois ChĂŞnes ou du Secret de Saint AndrĂ©. La rĂ©colte Ă la main nous aide Ă sĂ©lectionner et trier les raisins afin de tirer le meilleur de chaque millĂ©sime. Nous devons nous adapter aux situations, c’est Ă la fois la difficultĂ© et la magie du vin : on ne sait jamais ce que l’annĂ©e nous rĂ©serve.

Crédit photo : Smikie Photographie ✨
Sources :
RibĂ©reau-Gayon, P., Dubourdieu, D., Donèche, B. et Lonvaud, A. (2006). TraitĂ© d’Ĺ“nologie : Microbiologie du vin, vinifications (6e Ă©d.). Dunod.
Girard, G. (2001). Bases scientifiques et technologiques de l’Ĺ“nologie . Tec & Doc Lavoisier.
LĂ©glise M. (2010). Les mĂ©thodes biologiques appliquĂ©es Ă la vinification et Ă l’Ĺ“nologie. Vinifications & fermentations (5e Ă©d.), Le courrier du livre
Mots-clés : maturité du raisin, vendange, viticulture, vinification, TAV, acidité, pH, dégustation raisin, récolte raisin, maturité technologique, cépage, terroir, qualité vin, laboratoire œnologique, réfractomètre
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